“Demain, le post-humain?” - 28 octobre 2001 - Télé-Québec
Demain, le post-humain ?
Chasseurs d’idées
Télé-Québec
Émission qui a été diffusée le 28 octobre 2001.
Invités:
Cyrille Barrette
Pierre Lévy
Jean Pichette
Louise Vandelac
Des puces directement connectées à notre système nerveux, des bébés identiques et parfaits nés de manipulations génétiques, des ordinateurs dotés de sentiments, voilà comment on imagine un futur de science-fiction, aux scénarios plus ou moins inquiétants.
Pourtant, nous vivons déjà avec des téléphones cellulaires presque incrustés à notre oreille, nous dépendons de notre courrier électronique pour communiquer, on nous fait des greffes de peau formée à partir de cellules humaines, sommes-nous déjà des post-humains?
Post-humain, qu’est-ce que cela veut dire? L’expression peut être explicitée par une simple question : regarderons nous bientôt l’homo sapiens sapiens, c’est-à-dire les humains actuels, comme nous considérons aujourd’hui l’Homme de Neanderthal ou l’Homme de Cro-Magnon ?
Bref, comme des êtres sympathiques, ayant des traits de parenté avec nous, mais profondément inférieurs parce que dépassés ? De là à dire que la science nous prépare actuellement une sorte de surhomme, il n’y a qu’un pas. Faut-il le franchir oui ou non? Certains sont clairs à ce propos. Prenons Francis Fukuyama, le théoricien de la “fin de l’histoire”, qui écrivait dans Le Monde (17 juin 2000) que nous sommes à la veille de nouvelles découvertes scientifiques qui, par leur essence même, aboliront l’humanité en tant que telle.
Cyrille Barrette évoque pour sa part, la possibilité que l’être humain prenne le contrôle de son évolution : “notre capacité d’imaginer l’avenir et d’être proactifs peut nous aider à remplacer les contrôles réactifs, sévères, barbares et efficaces de la sélections naturelle, par des contrôles planifiés, volontaires et intelligents."(Le miroir du monde, p. 256)
Les anticipations de la Science Fiction
Pour mieux comprendre ce que nous entendons par “post-humain”, on peut passer par la science-fiction, dépositaire de l’imaginaire moderne. On conviendra que ce domaine littéraire ou audio-visuel ne s’est jamais empêché d’aborder la question de ce qui succéderait à l’homme et à l’homo sapiens. De Frankenstein à l’homme bicentenaire, en passant par les golems, l’homme et la femme bionique, le Cyborg, Robocop, Terminator, X-men, Répliquants (Blade Runner), l’Artificial intelligence de Spielberg, etc., la science-fiction a souvent tenté d’anticiper sur l’allure et les caractéristiques d’une classe d’êtres conçus par les humains. Lesquels finissaient dans bien des cas par dépasser leurs créateurs, voire à se retourner contre eux.
Dans un livre au titre pour le moins évocateur, Chair et métal, le professeur de littérature Ollivier Dyens écrit : “Robocop n’est pas un être humain emprisonné dans une machine. Il n’est plus un être humain. Il n’est pas non plus autre chose. Là est son état, là est son essence. Robocop est le point de départ d’un vivant différent ; il est une convergence de devenirs.”
Science-fiction, avons-nous dit. Or, aujourd’hui, il semble qu’il y ait “de plus en plus de science et de moins en moins de fiction” (Maurice Dantec, auteur du roman Babylon Babies) lorsqu’on aborde la question du post-humain. Plusieurs voies pourraient nous faire aboutir au Post-humain. Nous pouvons en évoquer deux, qui permettent de classer les possibilités, mais disons-nous que la réalité pourrait bien être un mélange de celles-ci :
D’abord, la voie mécanique
Organes artificiels, implants électroniques, etc : avec les progrès de l’informatique et de la miniaturisation, les pièces de rechange permettant de “réparer” les corps ou d’augmenter les capacités d’un humain se multiplient. Qui, dans les pays développés, ne connaît pas quelqu’un qui porte un “pace-maker” ? Aussi, tous ont entendu parler des développements d’implants cochléaires redonnant pratiquement l’ouïe à ceux qui l’avaient perdue. Cette première piste est donc celle de l’homme bionique; de l’humain mi-homme mi-robot, du robo sapiens, pour reprendre l’expression de Peter Menzel et de Faith D’Aluisio.
Prenons l’exemple de Kevin Warwick, professeur de cybernétique à l’Université Reading en Grande-Bretagne, qui s’est fait implanter une puce électronique dans l’avant-bras en 1998 et dont l’expérience a été annoncé en page couverture de la fameuse revue Wired. Cette puce permettait à un réseau de détecteurs de le retracer et de déclencher une série de mécanismes informatiques dans son département à l’université. En 2001, il veut essayer une nouvelle puce qui transmettrait directement depuis son système nerveux. Sa femme participera elle aussi à l’expérience.
Dans cette mouvance, trois positions se dégagent : “Certains roboticiens pensent que les machines n’atteindront jamais les performances humaines, d’autres qu’elles prendront le pouvoir. Une troisième école leur donne tort à tous en affirmant que, loin de ces fantasmes, ce sont les hommes qui se robotiseront, combinant électroniquement l’extraordinaire conscience d’homo sapiens et la presque solidité du corps des robots en une nouvelle créature : Robo sapiens.” (Robo sapiens, éd. Autrement)
Ensuite, la piste bio-génétique
Ici, il s’agit de s’attarder ni plus ni moins à une possible mutation biologique de l’espèce humaine. Comment pourrait-elle se produire? Quelles sont les possibilités que l’humain, par exemple, se mette à bricoler son propre ADN?
Bref, on commence au Québec, à parler couramment des OGM (organismes génétiquement modifiés) qu’il faudrait peut-être d’ores et déjà faire l’effort de penser aux HGM, les “humains génétiquement modifiés” ; êtres qui sortiraient de la cuisse de l’homo sapiens, mais en seraient différents, et selon certains, “supérieurs”. Exagéré? Certes, l’idée nous donne l’impression de patauger dans le roman de Michel Houellebecq, Les Particules élémentaires.
De même, lorsqu’on écoute et lit des auteurs comme Max More, ce “consultant” californien, président auto-proclamé du mouvement “extropien”. Récemment, sur son site web, il publiait la dernière version de sa “Déclaration transhumaniste” dont le préambule contient des phrases comme : “Nous considérons l’humanité comme une étape transitoire dans le développement de l’intelligence. Grâce à la science, nous accélérerons notre transition d’une condition humaine à une condition transhumaine ou posthumaine. “L’humanité est pour nous un point de départ merveilleux, mais ce n’est pas un point d’arrivée”, comme disait le chercheur Freeman Dyson.” Dans la mire des extropiens : les limites humaines comme “le vieillissement” et la “mort” qui, selon leurs termes, “ne doivent plus être considérées comme inévitables”. Leurs fixations : les techniques de cryogénie (congélation post-mortem), le génie génétique, les substances pouvant améliorer les performances du cerveaux. L’objet de leur haine : les religions et la peur, sources de l’idée de “limite”.
Des originaux, les “extropiens”? Sans doute. Mais ils formulent de façon très peu caricaturale ce que bien des gens espèrent, en leur for intérieur, à la suite des philosophes Bacon et Descartes, pères fondateurs du projet scientifique moderne visant à se rendre “maîtres et possesseurs de la nature”, pour reprendre les termes de Descartes. Francis Fukuyama écrivait récemment par exemple : “Le caractère ouvert des sciences de la nature contemporaines nous permet de supputer que, d’ici les deux prochaines générations, la biotechnologie nous donnera les outils qui nous permettront d’accomplir ce que les spécialistes d’ingénierie sociale n’ont pas réussi à faire. A ce stade, nous en aurons définitivement terminé avec l’histoire humaine parce que nous aurons aboli les êtres humains en tant que tels.”
Voilà exactement - mais formulé de façon claire et nette - ce que plusieurs ont cru apercevoir dans un texte du philosophe allemand Peter Sloterdijk. Texte ardu qui a pourtant déclenché une polémique fin de siècle en Allemagne, toujours aux prises avec les démons qu’on connaît (Nietzsche, le surhomme, le nazisme, etc). Réfléchissant à “une réforme des qualités de l’espèce” humaine, Sloterdijk affirmait que l’ère de “l’humanisme était terminée”. Citons-le au long : “L’évolution à long terme mènera-t-elle à une réforme génétique des propriétés de l’espèce - une anthropotechnologie future atteindra-t-elle le stade d’une planification explicite des caractéristiques? L’humanité pourra-t-elle accomplir, dans toute son espèce, un passage du fatalisme des naissances à la naissance optionnelle et à la sélection prénatale?” (Règles pour le parc humain, éd. Mille et une nuits)
Évidemment, d’aucuns, tel Habermas, ont vu le spectre du nazisme. D’autres, du Meilleur des mondes, de Aldous Huxley, où les citoyens n’avaient de “ liberté “ que celle prévue par le conditionnement génétique prévue par la Société.
Exemple d’une modification plus probable à court terme : “Voici un ex-athlète de haut niveau devenu correspondant sportif de CNN, Jeff Flock. Ce dernier prétend que les records d’aujourd’hui seront bientôt fracassés par des athlètes aux muscles génétiquement modifiés. Eero Mäntyranta, double champion olympique de ski de fond à Innsbruck en 1964, chez qui on a découvert une surproduction naturelle de la protéine responsable du compte des globules rouges, l’érythropoiétine. Cette protéine allait voler la vedette du Tour de France en 1998. Elle est un classique du dopage sportif et sa récente notoriété publique s’est accompagnée de révélations troublantes. Dans l’ère de la bio-génétique, les Ben Johnson abonderont et se multiplieront peut-être en toute légalité.”
Débat Hawking - Kurzweil
Évidemment, cette subdivision mécanique-biogénétique est quelque peu artificielle. Un débat récent le démontre assez clairement.
Lundi le 10 septembre 2001, Le Monde rapporta les propos du physicien Stephen Hawking, lequel urgea, dans le magazine allemand Focus les scientifiques à créer des hommes génétiquement modifiés, supérieurs. “L’évolution darwinienne travaille beaucoup trop lentement à améliorer notre matériel génétique. Pour moi, notre seul espoir sur ce sujet repose sur la génomique. Avec quelques modifications ponctuelles, nous pourrions augmenter la complexité de notre ADN et ainsi améliorer l’homme.” Sinon? Sinon, c’est l’ordinateur - nouvel être ubiquitaire, qui, lui, s’améliore rapidement - qui prendra le pouvoir. Comme dans 2001, l’odyssée de l’espace, de Arthur C. Clark. Faux! Lui a rétorqué Ray Kurzweil, incroyable inventeur-entrepreneur-chercheur du MIT, auteur de The Age of Spiritual Machines, qui méprise les scénarios à la 2001, l’Odyssée de l’espace (où l’ordinateur prend le contrôle). Kurzweil, donc, prévoit que dans le futur, ce ne sera pas “eux” contre “nous”, mais “nous” (les humains) voudront devenir “eux”.
Expliquons: déjà nous connaissons tous les pacemakers, les implants cochléaires ; déjà, Kevin Warwick, en Angleterre, se promène avec des puces sous la peau pour interagir avec son environnement. Un jour viendra, prétend Kurzweil, où nous muterons sur un autre support. Il sera possible de scanner un cerveau, grâce à l’amélioration des techniques de résonances magnétiques, de le télécharger sur un support dont on peut prévoir presque assurément la puissance (en 2019, prédit Kurzweil, un ordinateur de $1000 sera aussi puissant qu’un cerveau humain). Cet ordinateur, doté d’une mémoire accumulée par un être humain, aura une capacité d’auto-programmation en réaction à des stimuli extérieurs et, éventuellement pourrait développer un pouvoir d’initiative. Bientôt, donc, plus de différence entre “eux et nous”. Plus de discontinuité entre conscience humaine et conscience numérique. Un “ordinateur ému” deviendrait concevable. La guerre entre les robots et nous, que certains se plaisent à évoquer (dont le chercheur suisse Hugo DeGaris), puisque “eux” seront aussi “nous”. Pour le dire dans les mots d’Ollivier Dyens, auteur de Chair et métal: “À l’horizon se pointe non pas une terre, mais bien un mouvement devenu lieu et dans lequel machines, vivant, numérique et organique coulent, se fondent et s’accouplent les uns les autres à l’infini.”
Dernière heure : sur son site WEB
Ray Kurzweil informait récemment ses lecteurs qu’apparemment, Hawking s’est plaint d’avoir été mal traduit en allemand. Il aurait apparemment précisé que même s’il avait des craintes à l’égard de la lenteur de toute évolution dirigée (manipulation de l’ADN) par rapport à la vitesse de l’évolution informatique, il insiste pour que les scientifiques travaillent le plus rapidement au branchement direct du cerveau sur du matériel informatique afin d’augmenter les capacités humaines. Kurzweil a évidemment applaudi à la rectification de Hawking.
Des impacts de tous ordres
Des inégalités sans précédent
L’homme est un animal social, disait Aristote. Et ce qui arrive à sa biologie, à son corps, a nécessairement des répercussions sur sa vie de groupe. Ainsi, ce type de question se pose : “Qui bénéficiera des “bons” gènes? Qui décidera de l’intervention? Et qui pourra se la payer? Les enfants dont les gènes auront été “redessinés” par des médecins seront-ils traités comme des privilégiés? Ou des monstres?” affirme le Dr W. French Anderson (University of Southern California), père de la médecine génétique.
D’emblée, on peut dire que tous n’auront pas le même accès aux merveilles de la technologie. Non seulement y aura-t-il des différences entre les continents, mais aussi à l’intérieur même des sociétés industrielles et post-industrielles, lesquelles sont après tout aujourd’hui relativement homogènes sur ce plan. De nouvelles menaces à la notion d’égalité sont à envisager ; menaces qui sont sans doute sans précédent. L’idée d’une “super-race” pourrait renaître. Alors qu’hier, lorsqu’elle fut invoquée, ses fondements étaient sans valeur scientifique, sa nouvelle forme post-humaine s’établira de manière technique et objective. Perspective effarante si l’on considère que les différences, même subjectives, ont justifié nombre de massacres. Même en temps de paix, l’économie suffit à séparer le monde en classes et à définir leurs rapports en termes de pouvoir. Imaginons maintenant un clivage entre humains aux génomes dopés et aux attributs superlatifs et nos semblables simplement équipés de ce que l’évolution a bien voulu leur léguer.
La fin de la mort
L’aspect le plus utopique du projet ou de l’idée du post-humain est sans doute d’en finir avec la mort. Dans nombre de visions de l’être qui succédera au post-humain, il y a cette idée de l’immortalité. Mourir est sans doute le plus grand souci des hommes. Et vaincre cet état plutôt que de l’accepter et de travailler à se préparer à cette inéluctabilité, comme le suggère Montaigne, est un des grands objectifs de la science moderne.
Michel Houellebecq, dans les Particules élémentaires, imagine le post-humain comme s’étant débarrassé et d’éros (les post-humains de Houellebecq sont sexuellement indifférenciés) et de thanatos (de la mort). Dans la fiction de Houellebecq, le personnage du scientifique Djerzinski est celui qui a préparé la voie à la plus radicale mutation métaphysique : “l’humanité devait disparaître; l’humanité devait donner naissance à une nouvelle espèce, asexuée et immortelle, ayant dépassé l’individualité, la séparation et le devenir” Comme l’écrit Daniel Tanguay : “La mutation métaphysique touche donc ce qui est au cœur du mystère humain : la sexualité et la mort. Ces deux puissances entretiennent d’ailleurs des liens obscurs dans toute existence humaine. Là où l’ancienne science matérialiste avait échoué à régler le problème humain, la nouvelle science biologique réussirait en abolissant les tensions engendrées par la sexualité et la mort.” (Argument, automne 2000-hiver 2001, vol. 3 no 1)
De même, la grande question qui tenaille le héros-robot de L’homme bicentenaire d’Isaac Azimov est celle-ci : il est immortel alors que celle qu’il aime ne l’est pas. Lorsque cette dernière meurt, il demande à ce qu’on le débranche.
Comme le dit encore Daniel Tanguay, tout ceci ne sont que des œuvres de fiction , “La biogénétique contemporaine est en effet bien incapable de combler pour l’instant des rêves si fantastiques.” Mais ces œuvres mettent en scène ces visions futuristes “que pour nous faire pénétrer dans cette zone obscure de l’imaginaire contemporain où se manifeste le désir de surmonter l’humanité en la transformant.”
Encore plus
Revue Relations
Liens
Le débat sur le post-humain connaît une grande popularité sur internet. Faire la liste des sites s’y consacrant serait impossible, on peut néanmoins visiter les sites suivants:
Magazine Shift (canadien, fort bien fait)
Somaweb (site hommage et de référence sur Le meilleur des mondes de Huxley)







